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153  posté le vendredi 23 janvier 2009 22:23

Et pendant qu’elle me souriait lentement, je cherchais avec ferveur un moyen de ne pas briser cette conversation si étrangement enclenchée. Je me suis mise alors, sans trop m’en rendre compte, à lui raconter mon histoire, la vie que je n’ai jamais voulu avoir, les morts que je n’avais jamais voulu voir, les proches que je n’ai jamais voulu perdre. Comment tout s’était accumulé, jusqu’à m’accabler, me pousser au pied du mur, ou plutôt en haut de ce toit. Les mots se déversaient, semblable à un vomi informe. Un reflux acide de mal être génétiquement non modifié. Oui, je lui racontais tout, sans omettre le moindre détail, la moindre faille ou blessure. Et de temps en temps, par pure besoin de me rassurer, mes yeux transperçaient les siens, s’assurant de sa présence l’espace d’une autre minute. Elle m’écoutait toujours. Des soupçons de gestes trahissaient sa parfaite attention.

Au bout de cinq minutes, le prénom de Cale écorcha mes lèvres desséchées. J’en sentirai presque le sang s’échapper. Mais il n’y a pas de sang comme il n’y a pas de nous. Lui et moi. Moi et lui. J’étais trop jeune, il était trop ignorant. Il m’a laissé partir, je l’ai laissé me quitter. Alors qu’il avait été cette première personne à m’aimer pour moi-même.

Et il était revenu. Je lui avais couru après en oubliant de m’arrêter. On prend les mêmes et on recommence. Pathétique. Je sais.

-Et toi ? Lançai-je vidée.

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154  posté le vendredi 23 janvier 2009 22:24

Le seul cadeau, la seule réponse que je pouvais lui faire, la seule correcte était de raconter à mon tour, et j’aimais cela, elle n’attendait pas de moi une réponse bornée d’hypocrisie où je lui aurais dit que tout aller s’arranger, non…elle m’attendait moi au tournant…alors je devais raconter, commencer par le début…

La mort de mes parents, l’accident de voiture qui n’en était peut être pas un, comment j’avais tenu jusque là…puis ce jour de décembre, les premières notes de ma descente propre aux enfers, les lumières éclairant la ville, moi qui m’évanouissait dans le nature

Acte 2, deux ans plus tard, nouvelle sonnerie de réveil, nouveau départ… Mon dernier souvenir, les lumières inondant New York…j’avais essayé d’oublier que j’avais oublié deux ans de ma vie, mais ma tête, mon cœur hurlait… Les souvenirs se mêlaient dans ma tête, les cadavres d’une autre vie…et puis les gens, eux bien réels qui avaient croisé ma route dans ma vie brisée…Cassandre, Alexandra morte par overdose, overdose d’un homme, d’une drogue qui s’amusait à ruiner ma vie avec autant de brio que moi-même, une certain Cole Watson…et puis il y avait eu le visage torturé de Devon Wade, le visage qui m’avait poussée un peu plus vers l’avant…mes cauchemars…

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155  posté le vendredi 23 janvier 2009 22:25

Et puis, il y avait lui, comme elle j’avais mon lui, mon autre… Je l’avais quitté, il m’avait laissé partir, on n’avait juste fait que se croiser, s’entrecroiser, se voir sans évidence, avec évidence…un peu le même schéma…

J’avais tout raconté, tout, tout ce que nous avions traversé lui et moi, l’épisode sur le pont, notre premier baiser…l’enterrement, la fois où je l’avais cru mort…la fois où je l’ai quitté pour ça, pour Lake Geneva…

Lake Geneva, comme une évidence, un début…une réponse au vide qui m’emplissait, moi le monstre, moi la plausible tueuse froide et placide qui connaissait tout des armes à feu, rien d’elle-même…

J’aurais fini par l’étouffer, je l’aime à en mourir encore aujourd’hui

Je voulais juste le protéger de mes propres ombres…

J’avais tout raconté et maintenant…je ne voulais pas voir le silence s’établir…je ne voulais pas que la nuit s’arrête, pas maintenant…son visage attentif, réellement attentif…je ne l’avais pas lâchée des yeux durant tout mon récit…et ce simple contact me suffisait

 

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156  posté le vendredi 23 janvier 2009 22:26

Etrangement, à partir de cet instant, tout fut plus facile. Oui facile. Dans le monde de Sydney Coburn, tout devenait limpide. Dans le plus obscur de mon temps, j’éclaircissais ce qui devait l’être. Je comprenais ce que nous étions, ce que nous avions vécu. Recluses dans un même sentiment d’inachevé insensé.

-Une personne normale, t’aurais sans doute conseillé sur ce qu’il serait judicieux de faire ou de ne pas faire pour chacun des griefs qui t’ont amenés jusqu’ici en te rappelant qu’ils comprennent.

 Alors qu’ils n’ont que partiellement effleuré l’impact de cet enchainement désespéré.

-Eh bien moi, je ne le ferais pas. Pas parce qu’en haut de ce toit, je suis épuisé par ma soudaine capacité à me ressentir moi-même grâce à tes mots, ou parce que j’ai la prétention de vouloir être quelqu’un d’anormal et donc de différent.

Ou parce que c’était justement vrai.

-Seulement parce que tu es la seule personne à m’avoir fais confiance alors que tu assistais à l’éventualité de ma mort et donc de la preuve flagrante que je n’étais rien. Et tu vois ce que ça veut dire ?

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157  posté le vendredi 23 janvier 2009 22:31

N’être rien, une idée qui me connaissait par cœur, pourtant le fait que mon cœur batte là tout de suite, que je n’ai pas sauté prouvait le contraire, il prouvait que j’étais en vie, que j’étais quelqu’un contrairement à ce que j’avais voulu croire.

Voir ce qu’elle voulait dire, elle se moquait de moi, je ne le voyais pas, je ne le comprenais pas je faisais pire que tout cela, je le ressentais et ça ne s’exprimait pas, pas avec des mots.

C’était une chose frêle, qui vous parcourait de long en large, qui s’exprimait par de longs silences déchus, dans la bourrasque de vent qui lentement venait glacer les larmes au coin de mes yeux. Soudainement, je venais de reprendre conscience des choses, de mon corps lourd, de mon cœur battant, du froid ambiant, je serrais mon manteau contre moi…tremblait. Des tremblements qui me semblaient salutaires. J’acquiesçais d’un signe de tête, oui evidemment que je voyais et après…

J’allais m’assoir sur le rebord du toit à l’endroit exact où mes pieds se tenaient quelques secondes plutôt…et je tournais mon visage meurtri vers elle…elle qui semblait baignait dans un clair obscur fascinant et inattendu tant j’avais cessé de croire qu’il puisse exister. Soudain la nuit même me semblait claire, mes propres ombres s’étendaient limpides sous mes yeux, oui, elles étaient évidentes et normales dans leur grande étrangeté tant que mes yeux restait fixés à ceux de Sydney. Nous partagions quelque chose d’innommable…ce n’était pas de l’amour, pas de l’amitié, ce n’était qu’un grand vide qui nous réunissait et encore ce n’était pas tout à fait cela mais cette chose, peu importe le nom qui lui sied représentait déjà beaucoup dans ce monde pourri, dans cette nuit qui s’annonçait mortelle.

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